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------------------ 2016-02-07 20:32:35 ------------------



Au clavier ou au crayon ?



Quelques réflexions sur ce que l’usage du numérique peut transformer, ouvrir ou fermer, dans le cadre du cours de philosophie en classes préparatoires

 

 

Précision liminaire
Ce texte ne concerne en rien l’apprentissage de la lecture et de l’écriture, contexte dans lequel crayon et clavier ont une fonction complémentaire très intéressante. Il est écrit par un professeur de classes préparatoires qui doit former ses étudiants pour les écrits d’admissibilité et les oraux d’admission des concours des Grandes Écoles commerciales et scientifiques. L’auteur n’en est qu’au début d’une réflexion sur l’infléchissement de sa pédagogie qui rencontre de nouvelles situations, ayant à accueillir, optimiser, encadrer, parfois canaliser les innovations des élèves liées à leurs pratiques numériques. C’est pourquoi ce texte a une dimension expérimentale, parcellaire, très peu conclusive. Il faudrait écrire à la fin, comme pour les feuilletons, « à suivre ». L’auteur écrira une suite dans laquelle elle livrera de nouvelles réflexions et un bilan. Merci de votre confiance.

 

   Je n’y avais pas prêté attention d’abord. Quelques étudiants, puis beaucoup, puis une « forêt » de machines. Ce basculement devint massif au point de me faire perdre de vue les visages de ceux auxquels je m’adressais. Je parle de l’arrivée, qui fut soudainement spectaculaire, des ordinateurs dans les salles de cours, modalité perçue alors comme nécessaire, y compris par ceux qui avaient d’abord hésité, pour prendre des notes pendant mon intervention.

 

   À un moment, je me suis retrouvée devant des interlocuteurs plus attentifs à taper correctement sur les bonnes touches qu’à effectuer une appropriation des déductions, oppositions et équivalences de ce calcul de propositions qu’est un cours de philosophie. Cette prise de notes, au clavier, ne permettait plus la schématisation à opérer en soi d’abord, ni le recul d’une synthèse qui permet de repenser avec ses mots propres ce qui est dit par le professeur.

 

   Alors j’ai décidé, après une expérience d’une année où j’ai admis de faire cours devant des ordinateurs, de les interdire, en disant bien sûr ce qui me conduisait à le faire. D’abord dans ma classe préparatoire EC, aux Grandes Écoles de Commerce, de première année. Le bénéfice qui en a résulté, synergie entre la classe et moi beaucoup plus grande, meilleure appropriation du cours à tous égards, notables dans les travaux écrits comme oraux, m’a conduit à exclure, en expliquant précisément pourquoi, les ordinateurs également de ma classe de EC de seconde année.

 

   En ce qui concerne mes classes de taupe, en Spé PC* comme en Spé MP*, comme mes étudiants physiciens et mathématiciens n’avaient pas une maîtrise de LaTeX susceptible de leur permettre une prise en notes des équations au clavier, je n’ai rencontré en tout et pour tout qu’une élève qui souhaitait prendre mon cours à l’ordinateur. Ce de quoi j’ai pu la dissuader, en me référant à ce qui était arrivé en EC.

 

   Je n’ai pour l’instant évoqué que l’appréhension du cours et le mode de focalisation de l’attention des élèves, appliqués à « taper » correctement, ou plutôt à comprendre avant d’écrire de manière sélective, en quelque sorte. Or, les modalités actuelles des concours des Grandes Écoles, comme d’ailleurs des examens en général, imposent de rédiger à la main, devant une feuille, sans le secours quelconque d’une machine. Ce qui me semble porter une double conséquence.

 

   Non seulement la main ne doit pas se déshabituer d’une rédaction fluide, dont les lettres, bien formées, dûment calligraphiées, sont susceptibles d’être aisément déchiffrées par des jurys ayant la responsabilité de l’évaluation de nombreuses copies. Une telle écriture, belle au sens de claire, nécessite alors d’être mise en oeuvre le plus fréquemment possible.

 

   Mais aussi, seconde implication, c’est essentiellement le rapport entre la réflexion et la main qui esquisse, qui raye, qui agence dans l’espace de la feuille, qui doit se trouver actualisé. Penser, tout au long de l’année, dans le cadre de la préparation au concours, avec un crayon à la main est tout à fait autre chose que de construire à l’ordinateur. Penser en écrivant sur une feuille permet plus facilement de concevoir à quelques traits liés entre eux, in extenso, une problématique, une alternative directrice, un schéma maître.

 

   Certes, rédiger en utilisant écran et clavier ouvre des possibilités tout aussi intéressantes. Mais s’habituer à ces dernières risque de rendre très difficile la réflexion devant une feuille de brouillon et la négociation très particulière du passage de ces « coulisses » à la copie définitive le jour de l’épreuve. Ce basculement n’existe pas dans la conception à l’ordinateur, puisque le passage de la conception à la présentation définitive se fait de manière insensible, entre le non encore présentable et le susceptible d’être présenté. Alors qu’ au crayon, puis au stylo plume, avec la rupture de support qui s’y trouve corrélée, on présente, en seconde intention, à un lecteur ce qui a d’abord été débattu, en première intention, entre soi et soi.

 

   Au crayon, il est possible de dessiner très rapidement des déductions. D’agencer des pistes par des dessins des arborescences, des tableaux. Bien sûr, ratures, gommes, flèches avec renvois doivent pallier l’impossibilité du copier-coller, du supprimer, du déplacer. Les permutations indiquées sur la feuille de brouillon sont artisanales, n’ont pas la plasticité des modifications que permettrait le traitement de texte. Mais le futur candidat se trouve comme au pied du mur, devant fixer, pour mettre ensuite au propre, les grandes lignes de l’évolution de la lecture du sujet, et bien identifier ce qui va se trouver déplacé. Soit représenter pour soi-même l’obstacle théorique qui va arrêter le développement d’une hypothèse, qui devra être intégré ou surmonté. Sans quoi il n’y aurait pas d’enjeu à rédiger une dissertation. Au crayon, l’étudiant identifie donc à quel moment il est prêt à assumer un objectif et des étapes. Et par voie de conséquence quand il peut passer d’un support papier provisoire au support papier définitif. Ce qui permet une gestion beaucoup plus claire du changement de modalités entre un brouillon allusif et une rédaction définitive qui doit accompagner pas à pas un lecteur en lui donnant tous les éléments pour suivre ce qui est proposé. Les élèves les plus au fait de ces exigences savent bien qu’au brouillon, on ne formule complètement que certaines parties de l’introduction, éventuellement les transitions, peut-être la dernière phrase. Le reste fait appel à des notations intermédiaires, à mi-chemin entre des opérateurs formels et des signes ou dessins qui sont autant de clins d’oeil à soi, cabalistique intime qui serait indiscernable par tout autre.

 

   Au clavier, cette rupture entre la phase où l’on écrit pour soi-même, pour mettre en forme un objectif et des moyens de parvenir à lui, et celle où l’on s’adresse à un lecteur inconnu de manière développée et explicite, n’existe pas. Ce moment inaugural qui consiste à se sentir prêt à exposer une transformation théorique à un lecteur est non perceptible, puisqu’une rédaction sur écran pourrait se comparer à une suite de brouillons successifs, dont chacun n’est pas tout-à-fait le suivant, mais déjà un peu lui. Pas de changement de statut de la rédaction, saut qualitatif, mais un infléchissement imperceptible, comme si le brouillon restait toujours un brouillon.

 

   En ce qui concerne les « colles », soit les interrogations orales qui existent en classes préparatoires, le crayon s’impose lorsque le tirage au sort du sujet est suivi d’une préparation sur table, puis de l’oral lui-même. Par exemple, en taupe, les colles se faisant sur des textes hors programme, la seule aide dont un préparationnaire dispose est un dictionnaire papier, pour lui permettre de saisir quelques termes rares. Ce qui est rédigé au brouillon, qui sera le support de l’oral, est alors sélectif, squelette du texte à commenter, ou plan du commentaire qui s’ensuivra, sans que rien ne s’y trouve rédigé. Puisque les rapports de jurys rappellent régulièrement qu’un oral ne doit pas être lu. Parce qu’il n’est pas de l’écrit artificiellement oralisé, mais doit garder une part d’imprévu, d’improvisation, pour accueillir un paramètre susceptible de venir à l’idée lorsque l’on s’adresse à quelqu’un. D’où, chez mes étudiants les plus exercés, des brouillons très schématiques, non rédigés, opératoires. Ils savent qu’on ne peut pas, en une demi-heure, rédiger de quoi parler pendant dix minutes. D’où une auto-restriction de l’explicitation, qui ne viendra qu’à l’oral lui-même. Le brouillon opère alors comme un filet, qui permet de s’élancer sans crainte dans le discours.

 

   Par contre, et notamment en seconde année de EC, soit la filière commerciale des CPGE, comme le programme est une notion qui change tous les ans, et que les sujets de colles préparent simultanément à l’oral de culture générale et sciences humaines de HEC, et aux dissertation de l’écrit, il y a toujours une phase d’acquisition de repères pour cette notion qui est requise. Par exemple, cette année, le sujet est « la nature ». Les étudiants doivent donc rencontrer aussi bien des textes épistémologiques, esthétiques, politiques, écologiques, économiques… Des oeuvres philosophiques, littéraires, des tableaux, des musiques, des mythes, qui permettront aussi bien de penser que d’illustrer cette notion. Les sujets de colles sont rédigés de façon à solliciter une réappropriation plus personnelle de ce qui fait l’objet de cours magistraux sur la réhabilitation platonicienne ou aristotélicienne de la physique, par exemple, ou l’articulation rousseauiste entre « protéger la nature » et « se protéger de la nature. » Ce qui peut donner des propositions de sujets tels que : « l’abeille », « la barbarie », « la terre, le feu, l’air et l’eau », « la nature fait-elle vendre ? », « s’éteindre », « les cinq sens », « le désert », « le naturaliste », « la nature est-elle spontanément poétique ? », « l’habitude comme seconde nature ? ». Les étudiants devant se former à des constructions fines sur le programme ont connaissance de ces sujets au moins deux semaines avant leur oral, et doivent dans la mesure du possible avoir recours à tous modes d’information, y compris aux éléments en ligne. J’insiste beaucoup sur les ressources du domaine public, je suggère d’aller regarder les textes mêmes plutôt que les commentateurs. J’envoie régulièrement à la classe les liens vers Wikisource, Wikipédia. J’ai même proposé un pad collaboratif de mise en commun des pistes et des liens à partager. En cours, je projette tableaux et photographies libres de droits tant pour ponctuer mes propositions que pour le plaisir.

 

   En début d’année, certains étudiants sont bien arrivés en salle de colle avec des topos descriptifs, s’étant contentés de copier-coller les différents articles trouvés en ligne, repris sans réinvestissement ni recul critique. Le rappel de la règle du jeu du concours, aussi bien à l’écrit qu’à l’oral, qui préconise que tout ce qui est dit ou écrit a pour fonction de donner du sens à un sujet de manière interrogative, inventive, réfléchie, a permis assez rapidement de convaincre que de tels éléments d’une « enquête augmentée » par le numérique, avaient à s’inscrire dans une élaboration structurée, non totalement rédigée. Et « cousue main », en quelque sorte.

 

   Cette réflexion qui est la mienne est écrite au clavier. J’ai bien dissocié auprès de mes classes les vertus du crayon, dans la préparation des épreuves du concours, et celles du clavier, dans les expériences d’écriture auxquelles ils n’ont pour l’instant que peu de temps à consacrer : témoignages, nouvelles, articles, livres. Vertu, aussi, de la collaboration du clavier et du crayon pour toutes les constructions textuelles oeuvrées qui les attendent, sur leurs campus, dans leurs métiers, et dans leur vie. (à suivre.)

 

Réflexions de Véronique Bonnet
Professeur en classes préparatoires au lycée Janson de Sailly à Paris

 

Cet article est sous licence Creative Commons (selon la juridiction française = Paternité – Pas de Modification). http://creativecommons.org/licenses/by-nd/2.0/fr/

 

Article publié aussi ici : http://www.epi.asso.fr/revue/articles/a1601f.htm



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