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------------------ 2015-04-30 13:34:48 ------------------



Maintenir la chance d’apprendre la langue allemande à l’école publique



Faut-il rappeler la richesse de la philosophie allemande ou le charme de Berlin, les performances économiques de l’Allemagne ou son poids politique, les scores de la Mannschaft à la Coupe du monde de football ou les emplois nombreux offerts aux germanistes ? Les raisons d’apprendre l’allemand ne manquent pas.
 
Désormais, l’allemand est en concurrence avec l’anglais que les parents considèrent, à juste titre, comme indispensable. C’est pourquoi l’idée de créer des cursus « bilangues » permettant aux enfants de commencer l’anglais et l’allemand dès la première année de collège était particulièrement astucieuse. En évitant de « sacrifier » l’anglais à l’allemand, l’éducation nationale a réussi à enrayer la désaffection pour la langue de Goethe : 80 % des germanistes de sixième sont aujourd’hui scolarisés dans ces classes.
 
Une réforme des collèges est en cours qui contient deux propositions dangereuses : la première prévoit que ces classes « bilangues » seraient maintenues… dans le prolongement de cours d’allemand en primaire. Ces cours d’initiation précoce étant pour l’essentiel concentrés dans les régions du nord-est du pays, l’allemand finirait par être délaissé sur la quasi-totalité du territoire national (métropole et outremer). La seconde mettrait fin aux « sections européennes » des collèges dans lesquelles les élèves bénéficient d’horaires de langue renforcés et d’enseignements en langue étrangère dans une matière non linguistique, l’histoire par exemple.
 
Cette réforme m’inquiète en tant que députée européenne, pour des raisons évidentes. Au moment où il faudrait encourager l’ouverture au monde et, sans relâche, combattre les préjugés par l’éducation, l’État français ferait-il marche arrière ? Mais cette réforme me touche aussi au plus profond de moi-même. J’ai eu le privilège d’apprendre l’allemand, dans les années 1970, à Marseille, sur les bancs de l’école publique. Sans l’excellence de mes professeurs, à une époque où le traité de l’Élysée était pris au sérieux, ma vie aurait été moins riche. Le choc de cette découverte fut d’autant plus fascinant que le contraste avec l’environnement méditerranéen était total. C’était l’époque où l’école n’avait pas peur de tirer les enfants vers le haut et de leur donner accès au meilleur, quel que soit leur milieu d’origine.
 
 
La chance de la République, c’est de brasser les talents, c’est de sortir les enfants du déterminisme régional et familial, c’est de leur donner envie de « s’accrocher ».
 
 
Cette réforme pose donc une question d’égalité. La chance de la République, c’est de brasser les talents, c’est de sortir les enfants du déterminisme régional et familial, c’est de leur donner envie de « s’accrocher ». C’est à ce prix qu’ils élargiront leur horizon et amélioreront leurs perspectives d’emploi. Quant aux sections européennes, elles sont souvent la fenêtre par laquelle les collèges s’ouvrent au monde. Lorsque des événements y sont organisés, c’est l’ensemble des élèves qui en profitent. J’en ai fait plusieurs fois l’expérience en allant parler, comme députée européenne, devant toutes les classes d’un établissement réunies.
 
Cette réforme touche aussi à une question stratégique. L’allemand n’est pas une langue comme une autre. La relation franco-allemande a été placée sous le signe de la jeunesse par Charles de Gaulle et Konrad Adenauer en 1963. À Minsk, la chancelière Merkel et le président Hollande défendent encore ensemble la paix et le droit. À Bruxelles, la France et l’Allemagne sont la pierre angulaire de l’Europe unie. De nombreux chantiers européens restent inachevés, de l’euro à la défense ou à la justice. Les mener à bien suppose de se faire confiance. Qu’ils la citent en modèle ou qu’ils la honnissent, combien de responsables politiques français connaissent vraiment l’Allemagne ? Combien comprennent les Allemands ? Le manque de germanistes est déjà criant. Il faudrait combler ce vide, non le creuser encore.
 
Face aux partis xénophobes et eurosceptiques, ce n’est pas le moment de détruire des cursus européens qui ont fait leur preuve. Les élèves de famille aisée pourront toujours, dans des établissements privés, recevoir une éducation ouverte sur l’international. Un enfant des quartiers populaire de Marseille ou de Nantes aura-t-il encore une chance d’apprendre la langue allemande, à l’école publique ?
 
 
SYLVIE GOULARD
Députée européenne ALDE (Alliance des démocrates et des libéraux pour l’Europe)
 
Article publié dans LA CROIX



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